La pâtisserie : une histoire de transmission

Les meilleurs souvenirs de ma grand-mère, et de ma mère aussi, sont liés à la cuisine : odeurs, gestes, conseils tout revient en mémoire lorsqu’à mon tour je me mets aux fourneaux. Lorsque je rendais visite à ma grand-mère, invariablement elle m’accueillait avec un gâteau. Mais ce que je préférais c’est lorsque je l’aidais à le préparer. J’arrivais souvent après les cours au collège de Massat et la trouvais toujours active, une fois à couper de l’herbe pour ses lapins, l’autre à tailler son bois… mais me voyant elle arrêtait ses activités. « Allez rentrons, assied toi je vais faire le café ».

Je te revois mémé avec ton tablier à carreaux, à peine assise le chat Pompon sur tes genoux. Les nouvelles des parents données au coin du feu allumé été comme hiver, j’entendais souvent : « Tiens on va faire une madeleine nous l’aurons pour demain ». Ce que tu appelais madeleine était un gâteau léger qui s’apparentait à la génoise. Je n’aimais pas trop cela, mais te voir rassembler les ingrédients était déjà un plaisir. Au réduit obscur se tenaient oeufs, beurre, lait (le frigo n’est arrivé que tard dans la maison), à la cuisine dans le vieux buffet, tu prenais farine et sucre, et puis il fallait dénicher le moule! « Il y a longtemps que je ne m’en suis pas servie, pour moi toute seule je ne fais pas un gâteau ». Tous ces échanges se faisaient bien sûr en occitan, jamais nous n’avons parlé français avec toi mémé Marie. « Tè qu’èm vas ajudar, qu’em vas montar les blancs » « tiens tu vas m’aider, tu vas monter les blancs ». Tu me donnais alors un petit fouet manuel, et l’on n’en finissait pas de tourner avant que la préparation soit bien ferme. Pas étonnant que les femmes de ma génération, celles de la montagne tout du moins, cuisinent. On ne nous laissait jamais inactifs. Fais ceci et fais cela, nous n’avions jamais une minute pour nous mis à part le temps consacré aux devoirs ; devoirs faits au coin du feu dans la pièce commune où mijotaient toujours les plats réconfortants. Ce sont dans les odeurs de cuisine que nous avons fait nos plus belles rédactions.

Mémé Marie me tirait vite de mes rêveries. « Il faut faire très attention en séparant les blancs des jaunes. Je vais le faire, j’ai l’habitude. Du jaune dans les blancs, ils ne monteraient pas. » Quand j’ai fait mon CAP de cuisine, mes activités dans l’Education Nationale terminées, que m’a t’on dit : la même chose! De même pour mélanger les blancs montés à la préparation … attention il faut mélanger délicatement, si non les blancs vont retomber. Tourne tout doucement et de temps en temps soulève la pate. Mais ce qui m’étonne le plus aujourd’hui avec recul, c’est la cuisson du gâteau. Comment dans le four de ta cuisinière à bois arrivais-tu juste avec ta main à évaluer la température du four? « Que l’anam deishar coser ua mièjorada » « Nous allons le laisser cuire une demi-heure ». Il fallait que tu en aies fait des gâteaux et des gâteaux pour évaluer le temps et la cuisson.

Dès que l’odeur nous tirait de nos conversations, tu retirais le gâteau bien gonflé et c’était parfait. Et invariablement tu te remémorais les grands repas à l’occasion des fêtes du cochon, des baptêmes ou des communions. Ainsi me parlais-tu souvent de ces cent choux à la crème réalisés au four à pain. Tu étais une magicienne… combien je nous trouve gauches aujourd’hui avec nos batteurs électriques, nos fours sophistiqués, même si à la maison nous avons l’équipement minimum.

Je me souviendrai toujours de la madeleine que tu as apportée chez nous un soir de Noël. Tu l’avais disposée sur un carton dentelé. Sur ce carton mis sûrement de côté lorsque l’on t’avait apporté un gâteau pâtissier, tu avais écrit Pâtisserie des quatre vents. Comme c’était joli et comme cela te ressemblait toi qui vivais à mille mètres d’altitude dans une maison mal isolée où tu ne fermais jamais la porte le soir. A La pâtisserie des quatre vents, je pense immanquablement lorsque je fais mes petites madeleines pour régaler nos hôtes.

Madeleines

Mais elles n’auront jamais la saveur des tiennes faites sans regarder la moindre recette. Mon regret c’est de ne pas avoir gardé le carton que tu avais si poétiquement décoré! Tout n’est cependant pas perdu. Ton écriture est conservée sur la bouteille de vin de noix que tu faisais chaque année pour nous… et bien sûr restent les photos que je regarde toujours un pincement au cœur surtout celle-ci : quatre générations de femmes dont la petite Madeleine qui comme toi aime la pâtisserie.

Merci à toi pour tes conseils, pour ces moments de partage auxquels le temps a donné toute leur valeur et que ton absence a rendus sans pareils.

6 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Avatar de gerard_bousquet gerard_bousquet dit :

    Quelle belle histoire! J’y penserai en faisant et en dégustant une madeleine. Merci et bonne soirée. Annie Bousquet. 🤗Envoyé depuis mon appareil Galaxy

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    1. Merci Annie. Les souvenirs ne me lâchent pas!

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  2. Avatar de Madimado Madimado dit :

    Je n’ai pas hérité de la santé de fer de mémé mais pour le reste, aucun doute, il y a de sérieux airs de ressemblance !

    L’amour de la pâtisserie et du rhum, des belles histoires aussi, pas gênées par la solitude, têtues comme des ariégeoises et à ne rien trouver d’assez grave pour que le moral ne soit pas soigné par un bon repas ou un bon verre.

    Je ne l’ai pas trop connue cuisinière mais je me souviens d’être allée lui chercher des racines de gentiane pour la Suze et de la recette du vin de noix. Mais surtout, toujours le même fou rire en repensant au café. On en a bu du café chez elle mais je ne risque pas d’oublier la fois où on a eu l’audace de croire qu’on pouvait le faire nous-mêmes 😂

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    1. Ah! le café … fou rire garanti en y pensant. Et le rhum bien sûr!
      Merci pour ces mots qui ajoutent des souvenirs au souvenirs!

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  3. Avatar de Martine Loubet Martine Loubet dit :

    Bonjour
    Magnifique récit on se projette dans la cuisine avec ta mamie .
    Annie lance toi et écrit
    À très bientôt bisous bon lundi
    Envoyé de mon iPhone

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    1. Merci Martine.
      J’aime beaucoup écrire… mais entre la marche, le bois, la cuisine… le temps passe vite et je n’ai pas la patience pour me lancer dans des écrits plus longs.
      A bientôt. Bises à vous deux

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