Un récit précieux

Voilà déjà quelques temps une amie originaire des Barous, le village situé à quelques centaines de mètres du Péré et dont est originaire notre famille m’a prêté un cahier trouvé en rangeant les affaires de ses parents décédés. Ce cahier contient les compositions françaises de son père Honoré pour l’année scolaire 1940-1941.

Le petit cahier de compositions françaises

Honoré allait à l’école aux Eycharts petit village situé en dessous du Péré. La population était alors nombreuse et six à sept écoles étaient ouvertes sur notre commune de Boussenac. Pourtant depuis la guerre de 1914-1918 la population décroissait comme en témoigne cette composition à l’écriture si sensible et si maîtrisée. En voici le sujet et le développement :

Samedi 17 mai 1941

Tout a bien changé ! avez-vous entendu dire bien des fois par votre grand-père. D’après ce qu’il vous a raconté, montrez-nous en quoi au village tout a bien changé en effet.

Développement

En 1941 pourtant, date de ce petit écrit, la population était encore nombreuse. Mais l’exil était déjà bel et bien amorcé. La population du massatois souffrait depuis longtemps : les épidémies, puis les inondations terribles de 1724 qui emportèrent les trois ponts de Massat, Biert et Lirbat et laissèrent les communes sans ressources, la maladie de la pomme de terre plus tard. Lorsque l’industrialisation a commencé les premiers départs eurent lieu. La guerre de 1914-1918 vida les villages de la population masculine, beaucoup d’hommes n’en revinrent pas et beaucoup de ceux qui en revinrent allèrent se fixer dans les villes.

« Tout a bien changé depuis mon enfance! » dit souvent grand-père. « Le hameau s’est transformé depuis quatre vingt ans ». Bien des habitants du village ont émigré m’a raconté grand-père. Autrefois on y vivait pauvrement mais il y avait beaucoup plus d’habitants que maintenant. Certains sont partis dans des villes pour travailler dans des ateliers. D’autres ont acheté une ferme. Tous trouvaient la vie trop dure et le travail trop pénible. Ils avaient pensé qu’ailleurs ils auraient moins de fatigue pour se constituer une fortune. Vois-tu toutes les maisons du village me dit grand-père, eh bien! toutes étaient habitées. Il y a soixante ans, le village comptait vingt-trois feux. Et pour la plupart c’étaient des familles nombreuses. Maintenant plus que deux foyers! ». Une grande partie des propriétés de ces gens là est tombée en friches et est recouverte de genêts. Leurs maisons sont en très mauvais état. Plusieurs se sont écroulées. Les vieilles masures ont les planchers effondrés. Les propriétaires ne s’en sont plus occupés depuis leur départ. Devant les portes, sur les volets des ronces et des orties grimpent. Mais maintenant beaucoup de ceux qui sont partis et qui travaillaient dans les villes voudraient bien pouvoir reprendre leur ancienne existence. Un voisin est revenu pour semer des pommes de terre.

Ceux qui sont partis et ont abandonné leur terre avec ingratitude sont maintenant dans la misère. Il faut aimer son village et ne pas le quitter. »

J’ai connu les quatre derniers habitants du village des Barous. Madeleine la maman d’Honoré, le petit garçon auteur de la composition française, Suzette sa soeur, et son mari dont je n’ai jamais su le prénom. Tout le monde l’appelait par son nom de famille Gisbert ou alors l’espagnol. Madeleine l’avait connu aux vendanges, lui le fils de réfugiés espagnols. Tous les deux faisaient ces travaux saisonniers pour améliorer un peu leur quotidien misérable. Quelques vaches, une vie difficile, tel était ce quotidien. Madeleine réparait les parapluies et était une excellente couturière. Je me souviens bien d’elle et de son rire lorsque nous allions à la veillée chez eux. Je l’aimais beaucoup et notre fille porte aujourd’hui son prénom. Leur fils Honoré après le certificat d’études continua ses études et à son tour travailla à Toulouse. Après le décès de l’espagnol dans les années 60 Madeleine et Suzette l’y rejoignirent, sûrement sans grande envie. Aucun chemin ne menait au hameau des Barous et la vieillesse se faisait pesante. Jamais elles ne se firent à l’exil et finirent leurs jours en parlant du pays.

François habitait avec sa sœur une maison juste en dessous de celle de Madeleine. Je n’ai connu que François. Il était célibataire et n’aimait pas beaucoup la compagnie. Il venait nous aider parfois à faire les foins et j’aimais bien sa présence discrète.

François le dernier habitant du village

La maison de la famille Gisbert a longtemps été louée puis finalement vendue. La maison de François en ruine fait actuellement l’objet d’une restauration. Toutes les maisons du village en état d’être vendues l’ont été dans les années 1970. Ce sont aujourd’hui de coquettes résidences secondaires. Les jolis prés autour où paissaient les vaches il y a quelques années sont envahis par les ronces.

La vie a bien changé aux Barous, restent les souvenirs des derniers occupants réactivés par la lecture du petit cahier d’Honoré.

3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Avatar de joel corinne Herrero joel corinne Herrero dit :

    Très joli et émouvant article Ne jamais oublier sa terre, les anciens et ses racines, en effet. À très vite Corinne et Joël

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    1. Merci. Le petit garçon qui a écrit la rédaction a lui aussi quitté les Barous. C’était dur d’y vivre…
      A très vite

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